
Rareté
« Le plus beau tableau de l’histoire », oui. Pas besoin de beaucoup insister pour que le directeur de l’épreuve approuve. On pourrait rétorquer que c’est un peu son rôle que de jouer les VRP. Il est payé pour ça. Sauf que pas tout à fait. Il y a des chiffres. Et les chiffres sont têtus. « On va pratiquement avoir la moitié des soixante meilleurs joueurs au monde sur notre territoire. Dans quelle autre discipline peut-on prétendre à ça ? » Des fois, Julien Boutter se demande si on se rend bien compte du truc. Si on n’oublie pas d’écarquiller les yeux. Si on n’est pas blasé. « On s’est habitué à la rareté. » Il a cette anecdote, et elle est révélatrice. Il y a une quinzaine d’années, il entraîne une partie de l’équipe organisatrice du Moselle Open dans les coulisses du tournoi de Bâle. Une référence à ses yeux. Pour voir. Pour observer. Prendre de l’expérience. L’affiche est démentielle. Federer, Nadal et Murray sont conviés au festin. Trois des quatre fantastiques du tennis contemporain. Un coup dingue, impossible à accomplir en théorie. « On est en train de prendre un verre avec l’organisation, et là un partenaire du tournoi nous rejoint. Il lance : “Comment ça, il n’y a pas Djokovic ?” » Le type était déçu. Ou ignare. Il en voulait plus. Toujours plus. Il voulait l’impossible.

Une histoire d’agent
Dans son histoire, le Moselle Open aura accueilli six numéros un mondiaux. Le dernier en date, c’est Daniil Medvedev. Aux Arènes, le Russe est attendu comme le messie. Certes, il vient de se faire déloger du trône par un jeune intrépide espagnol – Carlos Alcaraz (lire notre encadré) – parti pour régner durant un siècle, ou deux, ou pour l’éternité. Mais y en a pas deux comme lui. « Une antistar », résume Julien Boutter. « J’aimerais que les gens voient le côté exceptionnel de son jeu, salive l’ex-pro. Sa richesse, son intelligence, et son humour, son esprit. » C’est tout un personnage, Medvedev. Gros caractère. Facétieux. Lié à la France de surcroît. À 18 ans, il s’est construit dans un centre d’entraînement à Cannes. « Il a toujours dit que s’il devait choisir une deuxième nationalité, ce serait la nationalité française. » Utile mais pas suffisant pour le convaincre d’effectuer le déplacement à Metz bien sûr. Pour ça, il y a d’autres leviers. Son amitié avec Jo-Wilfried Tsonga, le nouvel actionnaire majoritaire de l’événement, en fait partie. Ainsi que tout ce que le Moselle Open a réussi avec ses propres moyens avant ça. Par exemple, Daniil Medvedev est défendu par le même agent que celui travaillant avec le Japonais Nishikori. Un top gun du circuit lui aussi. Or, Nishikori s’est déjà rendu en Moselle dans le passé. Avant de dire oui, l’agent savait où Medvedev poserait ses raquettes. « En cas de ballottage entre deux tournois, ça peut aider. » Depuis des semaines, Julien Boutter évoque « un alignement des planètes » pour expliquer l’éclat du plateau réuni cette année. Tout de même, l’arrivée de Jo-Wilfried Tsonga dans l’équipe pourrait permettre à l’avenir d’allumer d’autres étoiles dans le ciel messin. Le meilleur tennisman français du XXIe siècle n’a-t-il pas des billes, également, dans les tournois de Marseille et Lyon, du même calibre ? « C’est sûr, ça ouvre des possibilités. Comme celle de contractualiser des joueurs afin qu’ils disputent un, deux ou trois tournois dans l’Hexagone. Tout ce qu’on fait, de toute façon, c’est pour rendre plus dense la planète du tennis français. » Et ça fait vingt ans que ça dure. Dans un an, l’anniversaire sera mémorable.
Le jour où Alcaraz devait venir
Julien Boutter se remémore la scène avec un sourire gorgé de malice. C’était l’an dernier, à la fin du mois d’août. Conférence de presse de l’édition 2021 du Moselle Open. L’accent est mis sur les contraintes sanitaires avec lesquelles jongle encore le tournoi bien sûr. Mais aussi sur la qualité du plateau. Déjà. Le directeur de l’épreuve endosse sa casquette d’esthète. D’expert. Au micro, il annonce : « Il y a un nom à retenir. Celui de Carlos Alcaraz. » Seuls les spécialistes tendent l’oreille. Impatients de découvrir le jeune prodige espagnol, 18 ans alors, qui pointe aux alentours de la soixantième place mondiale. Sa présence à Metz est actée, la garantie d’engagement est signée. Reste à disputer l’US Open. Et là ça casse. Carlos Alcaraz se hisse en quart de finale du dernier Grand Chelem de la saison. Mais il se blesse. Jette l’éponge en plein match. Tire un trait sur l’automne. Forfait. Le Moselle Open se déroulera sans lui. Regrets. Dimanche 11 septembre dernier, le phénomène Alcaraz a explosé en pleine lumière. L’US Open, il l’a remporté. Ainsi que le rang de numéro un mondial. On dit de lui qu’il est le futur Nadal. Ou le futur Djokovic. « Djoko », d’ailleurs vainqueur à Metz en 2006. Le Moselle Open, c’est aussi ça. Une scène où se dévoilent les futures mégastars. Où se découvrent les noms à retenir.